Marjane Satrapi "A 10 ans, je m'entraînais à devenir une prisonnière politique"

Dans cette interview, Marjane Satrapi revient avec énergie sur des moments marquants de sa vie, ceux qui l'ont façonnée en tant que femme. Elle délivre un discours optimiste et féministe, inspiré par l'idée de sa mort prochaine.

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Astrid1717
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Je ne serais pas arrivée là si…

Si je n’étais pas la fille de ma mère, cette femme née en 1945, dotée d’un potentiel énorme, animée d’une multitude de rêves, mais que la société iranienne n’a eu de cesse de brider. Une expression persane me vient à l’esprit quand j’évoque son destin : « Quel fantastique nageur ! Dommage qu’il n’ait eu droit qu’à une baignoire ! » Eh bien voilà. C’est tout à fait ma mère, freinée, brimée, entravée par une époque qui voyait d’un très mauvais œil que les femmes travaillent. Ça lui est resté en travers de la gorge.

Avec un sentiment de révolte ?

La révolte n’est possible que si vous pouvez vous retourner contre le responsable du gâchis. Mais le fait est qu’elle s’est autobridée, avec fatalisme, et c’est bien ça le problème. Alors elle a voulu que sa fille échappe à tout prix à ce destin. J’étais encore minuscule qu’elle avait déjà écrit le programme de ma vie, programme que j’ai exécuté point par point.

D’abord, il fallait que je sois une femme indépendante. Elle me disait : « Ma chérie, tu ne dois surtout pas investir sur ton physique, comme tant de filles. C’est sur ton cerveau qu’il faut miser ! » Moi je comprenais : « Ma chérie, la cause est perdue, tu es décidément trop moche, essaie au moins d’être intelligente. » Quand je le lui ai avoué, bien des années plus tard, elle m’a dit que j’étais décidément stupide de n’avoir rien compris. Mais pour me forger cet esprit d’indépendance, elle a été d’une grande dureté. Pendant mon enfance et mon adolescence, et même jusqu’à la moitié de ma vingtaine, je l’ai crainte et souvent détestée.

Comment s’exprimait sa dureté ?

Par une exigence effroyable en matière d’éducation. Elle m’astreignait à un emploi du temps épuisant. Mon école bilingue ayant été fermée après la révolution [en 1979], j’allais à l’école iranienne jusqu’à 14 heures, puis je suivais des cours de français par correspondance. Il fallait que j’enchaîne les cours de karaté, de peinture, que je lise une multitude de bouquins dont elle exigeait des comptes rendus écrits. Il n’y avait pas de jour férié qui tienne. Et je devais bien sûr être la meilleure de ma classe. Gare à moi si je ne rapportais qu’un 18 sur 20. Je me souviens qu’une fois, elle avait même déchiré cinquante pages de mon cahier d’histoire : « C’est trop mal écrit. Recommence ! » Je lui en ai voulu à mort.


Voyez-vous aujourd’hui une vertu à cette sévérité ?

Elle m’a appris la rigueur. Et le dépassement de soi. Et quelques phrases cinglantes lancées ici ou là ont résonné comme des leçons. Un jour où je voulais me faire pardonner une bêtise, j’ai ramassé les assiettes du dîner pour faire la vaisselle. Elle m’a alors tapé sur la main : « Il n’est pas impossible qu’un connard de mari t’oblige un jour à faire la vaisselle. Alors tant que tu vivras chez moi, tu n’y toucheras pas. C’est le destin de trop de femmes ! » Je vous assure que ça marque.

Aviez-vous d’autres modèles féminins ?

Toutes les femmes de la famille valaient le détour ! Pas une femme mièvre à l’horizon ! Des battantes, des révoltées, des fortes en gueule. Ce sont elles qui m’ont construite, pas les hommes, même si j’adorais mon père qui est la gentillesse sur Terre. A la génération au-dessus, il y avait ma grand-mère paternelle, fille d’un chef de tribu, qui avait échappé à un mariage arrangé par son père en s’enfuyant à cheval, une nuit, déguisée en garçon, pour rejoindre l’homme qu’elle aimait.

« Ma mère me disait : “Si tu choisis la danse, ambitionne le Lido”. Il fallait viser l’excellence et ne jamais se laisser faire »

Et puis il y avait ma grand-tante maternelle. Une vraie inspiration. Imaginez… Mariée contre son gré, elle avait vite divorcé, était partie en Suisse étudier la peinture avant de revenir en Iran, poétesse, chanteuse à la radio, peintre de nus. Elle conduisait une immense voiture américaine et clamait sa préférence pour le statut de maîtresse d’un homme marié plutôt que d’épouse, ne réclamant « que les bons moments ». Bref, une liberté de pensée sublime. J’adorais passer du temps avec elle. Je ne me lasse jamais des histoires que racontent mille fois les personnes âgées. De l’implantation de mes cheveux en haut de mon front, elle déduisait que je serais peintre ou écrivain.

Ce qui vous autorisait tous les rêves ?

Et comment ! Avec ces femmes-là, j’ai vite compris que je ne deviendrais pas vétérinaire ou maîtresse d’école. Il fallait que je fasse un truc extraordinaire. Comme c’était la mode des films de gangsters, j’ai longtemps pensé que ce serait un débouché : braquer des banques. Il fallait de la stratégie, beaucoup d’intelligence, et ça pouvait rapporter gros. En grandissant, j’ai compris qu’on ne gardait plus le fric dans les banques et que ce serait vraiment dommage de finir en taule. Mais la barre, vous le voyez, était très haute.

Ma mère disait : « Si tu deviens pute, sois au moins Madame Claude. Si tu choisis la danse, ambitionne le Lido. » Il fallait viser l’excellence et ne jamais se laisser faire. Quand, plus tard, elle m’a reproché de toujours me rebeller, y compris à son égard, je lui ai répondu : « Tu m’as toujours dit de m’affranchir, de dire merde à tout et à tout le monde, eh bien je t’obéis ! »

Qu’est-ce qui lui dictait ce message de rébellion ?

Un simple constat : j’étais une femme dans une société patriarcale et un pays machiste. Pour m’en sortir, il me faudrait lever la tête, montrer les crocs, arracher un à un tous mes droits et refuser toute soumission. La vie serait très dure. Le mieux serait d’ailleurs de quitter l’Iran. D’où les cours de français…

Le français en guise de passeport ?

Et d’ouverture sur une autre façon de penser. Si tu parles une deuxième langue, me disait ma mère, tu es deux personnes. Si tu en parles trois, tu es trois personnes, et ainsi de suite. Il s’agissait de m’armer pour affronter la vie avec un maximum d’atouts et partir en Occident, terre de démocratie, le plus vite possible.

Et c’était incroyablement généreux, quand on y pense, car j’étais sa fille unique. Mais elle considérait que je ne lui étais « confiée » que pour un certain temps et qu’ensuite je devrais m’envoler. « Pars ma fille. Pars loin, et vis ce que tu as à vivre. » Seule une très bonne mère est capable d’un tel discours. Pas le genre à faire du chantage affectif ni à me faire croire que la maternité était la meilleure chose au monde. Au contraire ! Elle me disait : « J’ai été intelligente, je n’ai fait qu’un gosse. Si tu es très intelligente, tu n’en feras pas du tout. » Je n’en ai pas fait. Je chéris trop la liberté. Le moindre compromis m’aurait rendue malade.

Ce n’est pourtant pas évident de résister à l’injonction de la maternité…

Une injonction croissante, extravagante, insupportable ! Comme si l’utérus des femmes ne leur appartenait pas mais appartenait à la société, puisqu’elles doivent perpétuer la race humaine. Odieux. Combien de fois ai-je entendu : vous n’êtes pas une femme complète tant que… Eh bien si ! Je suis femme, complètement femme, sans connaître l’enfantement. Et je ferai des expériences que d’autres ne connaîtront jamais. Je n’ai nullement besoin d’être « complétée » par un homme ou par un enfant. Je me suffis amplement. Les autres, c’est la cerise sur le gâteau. Mais le gâteau à la crème, c’est moi.

Votre mère au caractère si trempé avait-elle été influencée par des lectures ?

Elle avait lu Simone de Beauvoir mais c’était spontanément une rebelle. Mon premier souvenir d’elle remonte à mes 2 ans et elle tabasse un mec qu’elle a surpris en train de regarder par la serrure la bonne qui fait pipi. Elle avait la morphologie d’une brindille, mais elle le tenait par la peau du cou en lui fichant des claques et en criant en persan : « Dis que tu bouffes ta merde ! »

Son message n’a jamais varié : « Si un homme te touche, Marjane, tu frappes ! » Je ne vous raconte pas le nombre de coups de poing que j’ai donnés dans le métro lorsque je suis arrivée à Paris. A la moindre main aux fesses, je cognais, interloquée par le regard désapprobateur des autres passagers. « C’est lui l’agresseur, je ne fais que me défendre ! », ai-je dû souvent me justifier. En Iran, toute la population me soutiendrait. Eh bien à Paris, le public reste inerte et c’est la femme agressée qui prend une mine honteuse. C’est incroyable !



La vie a-t-elle été pour vous aussi « dure » que le prévoyait votre mère ?

Disons qu’elle n’a pas toujours été clémente. Je fais court. J’ai 9 ans quand éclate la révolution iranienne. Révolution faite par des idéalistes et récupérée, classiquement, par des cyniques. Dans ce cas précis : des religieux. Nos proches, qui ont cru en la révolution, sont expédiés en prison, drames et tragédies se succèdent. Les parents en parlent devant les enfants, croyant qu’ils jouent. Foutaise ! On écoute tout, attentivement. Résultat : je peux tomber dans les pommes, aujourd’hui, en voyant des gens écorcher leurs cuticules. Trop de récits de tortures en tête où les ongles étaient systématiquement arrachés.

« J’ai longtemps eu besoin de me prouver à moi-même que j’étais capable d’un tas de choses. C’était un défi uniquement entre moi et moi. Je n’avais pas le droit de me décevoir »

A 10 ans, je m’entraînais d’ailleurs à devenir une prisonnière politique : je me tapais hyper fort et je m’assénais moi-même des coups de ceinture pour me préparer à résister à la torture et ne jamais livrer le nom de mes amis… Après, il y a eu cette foutue guerre avec l’Irak, ma famille m’a expédiée très jeune à Vienne, j’y ai sombré, vécu dans la rue, connu le sort des clochards. Ce fut violent. Sans doute le moment le plus dur de toute ma vie. Mais bon, ça va très bien maintenant. Me plaindre serait indécent.

Quelle indécence à raconter les embûches d’un parcours ?

C’est vrai que je ne serais pas qui je suis aujourd’hui sans ces épreuves qui m’ont marquée. Rumi [Djalal ad-Din Muḥammad Balkhi, 1207-1273], notre grand poète, a écrit qu’il faut des fêlures pour laisser passer la lumière. Eh bien, j’en ai plein ! Et je suis sûre que sans elles, je n’éprouverais pas la même compassion et empathie pour les autres, notamment les paumés. On est tous vulnérables. D’expérience, je sais qu’on peut chuter.

Quel est votre moteur ?

J’ai longtemps eu besoin de me prouver à moi-même que j’étais capable d’un tas de choses. C’était un défi uniquement entre moi et moi. Je n’avais pas le droit de me décevoir. Aujourd’hui, à 50 ans passés, mon moteur, c’est la mort. J’ai réalisé qu’il me restait moins d’années à vivre que ce que j’ai vécu : à peine trente-deux ans, puisque je pense mourir vers 82 ans. Je me suis donc fixé un programme : huit films, quatre livres, trois expos. Après ça, je pourrai passer l’arme à gauche. Cela n’exclut pas de rester ouverte aux surprises de la vie. Mais la montre que je porte toujours au bras me rappelle que le temps file et que ce serait folie de le perdre.


Parce que vous entendez laisser une œuvre ? Continuer d’avoir un rayonnement ?

Post-mortem ? Vous plaisantez ! Je m’en fous royalement ! Ma mort sera aussi absurde et insignifiante que celle d’un microbe ou d’un ver de terre. C’est insupportable, mais c’est ainsi. Je veux juste mourir satisfaite.

Mais de quoi ?

D’avoir fait tout ce que je voulais faire. Et dans ma tête, c’est assez précis. D’autant que le confinement m’a donné des ailes. Ou plutôt : la fin du confinement. Car je l’ai d’abord très mal vécu : stress, malaise, frustration, créativité zéro. Mais voilà qu’à la fin, toute la bile accumulée s’est transformée en un élan créatif excitant. Et alors que pendant cinquante ans j’avais cru ne savoir faire qu’une chose à la fois, je suis brusquement devenue multitâches : j’arrive en même temps à peindre, élaborer un scénario, imaginer des projets, répondre à des interviews, écrire un roman. C’est une révolution. Quelque chose s’est ouvert, j’ai devant moi un boulevard.

Et quelle est votre priorité ?

En ce moment, mon exposition de peintures. Des portraits de femmes : elles m’ont faite, j’ai pour elles un amour absolu. Mais je travaille aussi sur un scénario qui me passionne et un roman dont je crois, pour une fois, tenir le bon bout. Tout un programme, vous dis-je ! Mon angoisse de la mort, je l’évacue en marchant chaque jour une dizaine de kilomètres. Un exercice vital, vu le nombre de clopes que je fume par jour. Je me fiche bien des rides. Mais mon corps, il faut qu’il me suive jusqu’au bout. Alors je l’entretiens.

Quelle discipline !

Pas le choix. J’ai tant de projets. Et notamment un super plan pour mes 70 ans. Impossible de vous en dire davantage mais je vous garantis que je surprendrai. Cet âge m’autorisera enfin toutes les audaces et ce sera délicieux. On me pardonnera puisqu’on se dira : « Elle est vieille. » J’en suis presque impatiente. André Malraux avait raison : la façon dont on meurt est encore plus importante que celle dont on vit. Moi, je veux mourir avec panache !


Propos recueillis par Annick Cojean

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Résumé

Marjane Satrapi aborde l'éducation stricte dont elle a fait l'objet, l'apprentissage de l'indépendance, la difficulté d'être acceptée en tant que femme célibataire... Elle aborde également les fluctuations de l'inspiration.
Œuvre : Le Monde, 18 octobre 2020
Auteur : Marjane Satrapi
Parution : 2020
Siècle : XXIe

Thèmes

féminisme, Iran, liberté, création, art, vieillir, inspiration

Notions littéraires

Narration : Sans objet
Focalisation : Sans objet
Genre : Article, Autoportrait, Autobiographie, Interview
Dominante : Dialogue
Registre : Didactique
Notions : vocabulaire évaluatif, présent d’énonciation

Entrées des programmes

  • 4e - Agir sur le monde : informer, s’informer, déformer ? - textes et documents issus de la presse et des médias
  • 3e - Se chercher, se construire : se raconter, se représenter
  • 2nde - La littérature d’idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle

Les figures de style et procédés d'écriture

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    Textes et œuvres en prolongement

    Marjane Satrapi, "Persépolis", Irène Nemirovsky "Jezabel"