Victor Hugo, Les Châtiments : “Souvenir de la nuit du 4”

Dans ce long poème en alexandrins, Victor Hugo met son sens de la scène au service d’une dénonciation de Napoléon III et de l’oppression subie par le peuple. Le pathétique du texte laisse peu à peu place à une tonalité ouvertement polémique, plus proche du pamphlet que des Contemplations… Le poème engagé par excellence !

Contributeur
A
Astrid1717
31930 points contributeur
31930

L'enfant avait reçu deux balles dans la tête.

Le logis était propre, humble, paisible, honnête ;

On voyait un rameau bénit sur un portrait.

Une vieille grand-mère était là qui pleurait.

Nous le déshabillions en silence. Sa bouche,

Pâle, s'ouvrait ; la mort noyait son oeil farouche ;

Ses bras pendants semblaient demander des appuis.

Il avait dans sa poche une toupie en buis.

On pouvait mettre un doigt dans les trous de ses plaies.

Avez-vous vu saigner la mûre dans les haies ?

Son crâne était ouvert comme un bois qui se fend.

L'aïeule regarda déshabiller l'enfant,

Disant : - comme il est blanc ! approchez donc la lampe.

Dieu ! ses pauvres cheveux sont collés sur sa tempe ! -

Et quand ce fut fini, le prit sur ses genoux.

La nuit était lugubre ; on entendait des coups

De fusil dans la rue où l'on en tuait d'autres.

- Il faut ensevelir l'enfant, dirent les nôtres.

Et l'on prit un drap blanc dans l'armoire en noyer.

L'aïeule cependant l'approchait du foyer

Comme pour réchauffer ses membres déjà roides.

Hélas ! ce que la mort touche de ses mains froides

Ne se réchauffe plus aux foyers d'ici-bas !

Elle pencha la tête et lui tira ses bas,

Et dans ses vieilles mains prit les pieds du cadavre.

- Est-ce que ce n'est pas une chose qui navre !

Cria-t-elle ; monsieur, il n'avait pas huit ans !

Ses maîtres, il allait en classe, étaient contents.

Monsieur, quand il fallait que je fisse une lettre,

C'est lui qui l'écrivait. Est-ce qu'on va se mettre

A tuer les enfants maintenant ? Ah ! mon Dieu !

On est donc des brigands ! Je vous demande un peu,

Il jouait ce matin, là, devant la fenêtre !

Dire qu'ils m'ont tué ce pauvre petit être !

Il passait dans la rue, ils ont tiré dessus.

Monsieur, il était bon et doux comme un Jésus.

Moi je suis vieille, il est tout simple que je parte ;

Cela n'aurait rien fait à monsieur Bonaparte

De me tuer au lieu de tuer mon enfant ! -

Elle s'interrompit, les sanglots l'étouffant,

Puis elle dit, et tous pleuraient près de l'aïeule :

- Que vais-je devenir à présent toute seule ?

Expliquez-moi cela, vous autres, aujourd'hui.

Hélas ! je n'avais plus de sa mère que lui.

Pourquoi l'a-t-on tué ? Je veux qu'on me l'explique.

L'enfant n'a pas crié vive la République. -


Nous nous taisions, debout et graves, chapeau bas,

Tremblant devant ce deuil qu'on ne console pas.


Vous ne compreniez point, mère, la politique.

Monsieur Napoléon, c'est son nom authentique,

Est pauvre, et même prince ; il aime les palais ;

Il lui convient d'avoir des chevaux, des valets,

De l'argent pour son jeu, sa table, son alcôve,

Ses chasses ; par la même occasion, il sauve

La famille, l'église et la société ;

Il veut avoir Saint-Cloud, plein de roses l'été,

Où viendront l'adorer les préfets et les maires ;

C'est pour cela qu'il faut que les vieilles grand-mères,

De leurs pauvres doigts gris que fait trembler le temps,

Cousent dans le linceul des enfants de sept ans.


Victor Hugo, Les Châtiments, 1853

Aidez-nous en contribuant
Une petite explication et on vous rend le texte, promis.
En savoir plus sur le fonctionnement de Communotext

Résumé

Le poème s’ouvre sur la vision macabre d’un enfant tué de deux balles dans la tête. Hugo installe la scène : le décor, les témoins, et, au centre, l’enfant, décrit comme un pantin désarticulé. La grand-mère redevient ensuite le point focal, tant par ses gestes que par ses discours. Son regard naïf rend la scène d’autant plus pathétique. Hugo, non seulement témoin mais protagoniste, dénonce sans fard la politique injuste de Napoléon III.
Œuvre : Les Châtiments
Auteur : Victor Hugo
Parution : 1853
Siècle : XIXe

Thèmes

famille, deuil, Napoléon III, oppression, peuple, injustice

Notions littéraires

Narration : 3e personne
Focalisation : Externe
Genre : Poésie, Pamphlet
Dominante : Narratif, Argumentatif
Registre : Réaliste, Pathétique, Dramatique, Polémique
Mouvement : Poésie engagée, Romantisme
Notions : discours direct, types de phrases, mise en scène, théâtralité, pictural, visuel, comparaison, enjambement, péjoratif, ad hominem, alexandrin, antithèse, rejet, contre-rejet, énumération

Entrées des programmes

  • 3e - Vivre en société, participer à la société : dénoncer les travers de la société
  • 4e - Regarder le monde, inventer des mondes : la fiction pour interroger le réel - roman
  • 4e - Regarder le monde, inventer des mondes : la fiction pour interroger le réel - nouvelle réaliste
  • 4e - Regarder le monde, inventer des mondes : la fiction pour interroger le réel - nouvelle naturaliste
  • 4e - Regarder le monde, inventer des mondes : la fiction pour interroger le réel - nouvelle fantastique
  • 2nde - La littérature d’idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle

Les figures de style et procédés d'écriture

  • Contre-rejet
    Chahd
Signaler une figure de style/un procédé d'écriture

Approfondir les notions littéraires présentes dans ce texte

Le registre polémique

On peut considérer qu’un texte relève du registre polémique lorsqu’il comporte des passages visant à rabaisser une personne ou un groupe, considérés comme l’adversaire. Lisez notre article sur le registre polémique.