Sartre, Les Mots - Tuer le père

Dans cet extrait de son autobiographie Les Mots, Sartre propose une théorie sur la figure paternelle vouée à asservir les fils, tout en évoquant avec une ironie mordante, et de façon très personnelle cette fois, d’autres membres de sa famille.

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Astrid1717
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Jean-Paul Sartre ouvre la première partie de son autobiographie Les Mots, intitulée “Lire”, en dressant le portrait à la fois tendre et cruel de ses ascendants : les alsaciens Schweitzer et les périgourdins Sartre. Après avoir évoqué sa mère Anne-Marie, il présente son père, Jean-Baptiste Sartre, officier de marine assailli régulièrement par des poussées de fièvre de Cochinchine.  Il a cependant peu de choses à en dire car ce dernier meurt alors qu’il est âgé d’un an et demi à peine. 


La mort de Jean-Baptiste fut la grande affaire de ma vie ; elle rendit ma mère à ses chaînes et me donna la liberté. 

Il n’y a pas de bon père, c’est la règle ; qu’on n’en tienne pas grief aux hommes mais au lien de paternité qui est pourri. Faire des enfants, rien de mieux ; en avoir, quelle iniquité ! Eût-il vécu, mon père se fût couché sur moi de tout son long et m’eût écrasé. Par chance, il est mort en bas âge ; au milieu des Enées qui portent sur leur dos leurs Anchises, je passe d’une rive à l’autre, seul et détestant ces géniteurs invisibles à cheval sur leurs fils pour toute la vie ; j’ai laissé derrière moi un jeune mort qui n’eut pas le temps d’être mon père et qui pourrait être, aujourd’hui, mon fils. Fut-ce un mal ou un bien ? Je ne sais ; mais je souscris volontiers au verdict d’un éminent psychanalyste : je n’ai pas de Sur-moi. 

Ce n’est pas tout de mourir : il faut mourir à temps. Plus tard, je me fusse senti coupable ; un orphelin conscient se donne tort ; offusqués par sa vue, ses parents se sont retirés dans leurs appartements du ciel. Moi, j’étais ravi : ma triste condition imposait le respect, fondait mon importance ; je comptais mon deuil au nombre de mes vertus. Mon père avait eu la galanterie de mourir à ses torts ; ma grand-mère répétait qu’il s’était dérobé à ses devoirs ; mon grand-père, justement fier de la longévité Schweitzer, n’admettait pas qu’on disparût à trente ans ; à la lumière de ce décès suspect, il en vint à douter que son gendre eût jamais existé et, pour finir, il l’oublia. Je n’eus même pas à l’oublier : en filant à l’anglaise, Jean-Baptiste m’avait refusé le plaisir de faire sa connaissance. Aujourd’hui encore, je m’étonne du peu que je sais sur lui. Il a aimé, pourtant, il a voulu vivre, il s’est vu mourir ; cela suffit pour faire tout un homme. Mais de cet homme-là, personne, dans ma famille, n’a su me rendre curieux. 


Jean-Paul Sartre, Les Mots, 1963

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Résumé

Sartre ouvre son texte par un paradoxe, qu’il éclaire ensuite. Pour convaincre le lecteur de la chance qu’il a eue de ne pas avoir connu son père, il convoque les théories psychanalytiques. Il fait intervenir ensuite la figure des grands-parents, pourfendeurs de ce père oublié dont personne, prétend-il, n’a jamais réussi à le “rendre curieux”.
Œuvre : Les Mots
Auteur : Jean-Paul Sartre
Parution : 1963
Siècle : XXe
Place de l'extrait dans l'œuvre : début

Thèmes

paternité, filiation, psychanalyse, famille, lien père-fils

Notions littéraires

Narration : 1re personne
Focalisation : Interne
Genre : Autobiographie
Dominante : Narratif
Registre : Ironique, Didactique
Notions : métaphore, périphrase, présent de vérité générale, présent d’énonciation, valeurs du présent, conditionnel passé

Entrées des programmes

  • 3e - Se chercher, se construire : se raconter, se représenter

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    Le registre ironique

    Un texte est ironique lorsque l’auteur dit le contraire de ce qu’il veut faire entendre au lecteur. Lisez notre article sur l'ironie.

    Textes et œuvres en prolongement

    peinture : Goya, “Saturne dévorant un de ses fils” ; cinéma : Stephen Daldry, “Billy Elliott”; George Lucas, “L’empire contre-attaque” : “Je suis ton père” : https://www.youtube.com/watch?v=UQVV-IW2Vsc