Aragon, Traité du style - Freud, nouvelle caution morale

Dans cet extrait de son "Traité du style", Aragon invective les écrivains se réclamant de Freud alors qu'ils se contentent de saupoudrer leurs textes de clichés psychanalytiques. Les nombreuses apostrophes, le vocabulaire péjoratif et la cruauté des métaphores soulignent la vocation polémique du texte.

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Donc Freud fardé outrageusement, dans une toilette suggestive arpentant le bitume de la surprise fait la retape des écrivains sur le retour. Toutes les considérations d'usage en pareil cas se font jour dans l'esprit de ces clients, leur honorabilité, la chaude pisse, le porte-monnaie et puis tant pis, ils se décident, car, permettez-moi le risque de la comparaison, mais il faut aller au bout de ses pensées, ils viennent de sentir sous leurs doigts un porte-plume frais et dispos. Ils montent avec la donzelle dans le premier meublé de leur imagination, ils se souviennent qu'ils furent prestidigitateurs dans leur bon temps, et les voilà qui sortent des canards de tous les chapeaux, de braves canards qu'ils appellent aigles, comme ils font habituellement de leurs menthes vertes qu'ils prennent pour la mer, et désignent de ces mots lyriques : la grande bleue. Il faut dire que leurs recettes à ces cuisinières fatiguées par les sixièmes étages de tant de romans après avoir lassé le palais public avaient fini par leur flanquer à elles-mêmes des aigreurs d'estomac, des pituites1, des accidents nerveux. Toujours cette panade impossible à poivrer avec sa sauce trop longue, son jus d'eau sale, ses impassables pelures de problématiques légumes, ses déchets de vieille carne, sa psychologie de tinette2 ! On veut bien boire de la morve, mais pas toujours la même. C'est alors que l'idée de moucher Freud et de s'abreuver à son coryza3 vient simultanément à plusieurs dondons de la librairie qui attendirent de cette opération magique la guérison de leurs varices périanales. M. Paul Bourget4 toujours dans un certain rapport avec son époque préféra s'en tenir aux déjections de M. le professeur Janet5, que le gâtisme le conserve dans sa petite voiture ! mais revenons à nos moutons pansexualistes. Il leur parut que pour revirginiser la mariée il suffisait de la fournir d'actes-symptômes, de tendances œdipiennes, de complexes variés. Paul et Virginie apparaîtrait de nos jours comme une nouveauté surprenante, pourvu que Virginie fît quelques réflexions sur les bananes et que Paul distraitement s'arrachât de temps en temps des molaires. On a vu des unanimistes qui avaient trop usé de Gustave Le Bon6, cette drogue, priser de la psychanalyse comme des petits fous. Le théâtre de M. Lenormand7 sortit tout armé des limbes. Le cinéma se mit de la partie, et le mot sexualité entra dans le vocabulaire des écrivains américains. Optimisme des foules : il paraît qu'elles en redemandent, puisque j'ai vu qu'on traduisait des romanciers freudiens du tchécoslovaque ! Le jamais vu qui fut jadis un vivant caoutchouc des forêts interdites sans que nous assistions au documentaire de sa transformation est devenu le plat à barbe du déjà vu, la rouge assiette où mousse la redite neigeuse. Les auteurs un peu honteux de ne pas l'avoir fait dix, quinze ans plus tôt, se pressent, pensant qu'il y a encore du monde pas au courant, et font les importants avec le rudiment retenu de la méthode freudienne. Ainsi leur ambition est de briller aux yeux des ignorants, pendant le court délai qui les sépare encore de la vulgarisation définitive. Ah les pauvres faux sous neufs. Cette vague de Freud a son reflet dans la critique, je m'en voudrais de l'oublier. Avec le plus grand sérieux, il se trouve des particuliers qui pour faire valoir leur romancier de chevet prétendent que le digne pisseur de copie bien que n'ayant pu lire Freud a eu, comment dirai-je, le pressentiment de la sychanalisse, et tel est le génie de Prou, comme on prononce à droite. La plus petite notation psychologique tourne sous leurs doigts au complexe dénoncé, que c'est une rigolade. D'ailleurs Freud passe dans le bordel des Lettres pour le Voltaire de la psychologie, ce Calas. En un mot votre Freud vous voyez Monsieur le Robin Gil8, c'est quelque chose comme James Joyce, d'une part, et la statue de l'enfant qui se tire une épine du pied9, ah ah mais voilà qui est intéressant, le pied serait étiqueté le roman contemporain, l'épine démoralisation, et les pensionnats défilants seraient appelés à méditer sur la signification profondément freudienne, c'est-à-dire éminemment française dans le sens de not'meilleure tradition analytique (Montaigne allégoriquement rencontre dans un phin paysage cette manière d'Esculape10, Dupré11) reprise par un bon compilateur viennois, de ce chef-d'œuvre de la sculpture sur cervelle, de l'autre. Il ne manque donc plus au Psychiâtre de l'Autriche que la consécration papale, avec conciliation thomiste de la psychanalyse et du culte, pour qu'il soit cuit, cuit comme un petit oiseau. Et maintenant, j'ai grand-faim, qu'on m'apporte, après ces mauviettes12, la guimauve de l'abrutissement contemporain, la pâte à choux des tombées sur le cul, la saccharine des vous m'en direz tant, les crêpes des coins bouchés, les escargots farcis de la perplexité admirative, les concombres de la migraine qui se complaît, la pastèque des pataquès, les mirotons13 des neurasthénies de bon ton, les garbures14 pour sots désœuvrés, les petits pois pour têtes de linottes, les courgettes pour dames courageuses, les mayonnaises tournées pour anxieux professionnels ! Qu'on m'apporte la mélasse.


1pituite : affection gastrique

2tinette : toilettes, lieux d'aisance

3coryza : rhume

4Académicien auteur de romans psychologiques s'appuyant sur les travaux de différents pyschiatres

5Pierre Janet, médecin français, créateur du mot "subconscient"

6Gustave Le Bon : psychologue et anthropologue controversé, auteur de "Psychologie des foules"

7Henri-René Lenormand, célèbre dramaturge de l'entre-deux guerres, qui contribua à diffuser les théories freudiennes à travers ses pièces, notamment Le Mangeur de rêves.

8Gilbert Robin, dit "Robin Gil", psychanalyste et romancier ayant approché les surréalistes

9l'enfant s'arrachant une épine du pied : thème de statuaire rattaché à l'univers de Dionysos

10Esculape : dieu romain de la médecine

11Ernest Dupré, psychiatre français, spécialiste de l'hystérie et inventeur du terme "mythomanie"

12mauviette : petit oiseau bon à manger

13miroton : plat en sauce à base de bœuf

14garbure : potée au chou

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Résumé

Aragon reproche aux “écrivains sur le retour” de puiser éhontément dans la doctrine freudienne pour pimenter leur prose insipide, “avec sa sauce trop longue” et “son jus d’eau sale”. Il désigne nommément Paul Bourget, accusé de nourrir ses romans des “déjections” du psychiatre Pierre Janet, avant de généraliser son propos à toute une génération d’écrivains qu’il traite de “moutons pansexualistes”. Mais le théâtre et le cinéma ne sont pas épargnés. Aragon s’interroge sur le processus qui a pu réduire si rapidement des idées novatrices à des clichés éculés. Il sent chez ses contemporains l’urgence de s’emparer du sujet avant qu’il soit définitivement démodé. Les critiques, quant à eux, se mettent à expliquer le talent des auteurs (à commencer par Proust) à l’aune de leurs intuitions pré-psychanalytiques. Les théories freudiennes viendraient redorer le blason de la fiction par une nouvelle forme de morale. Aragon se lance alors dans une énumération épique de tous les lieux communs dont il se prépare, amusé, à être l’auditeur.
Œuvre : Traité du style
Auteur : Louis Aragon
Parution : 1928
Siècle : XXe

Thèmes

psychanalyse, freud, vulgarisation, lieux communs, clichés

Notions littéraires

Narration : Sans objet
Focalisation : Sans objet
Genre : Essai, Pamphlet
Dominante : Argumentatif
Registre : Ironique, Polémique
Mouvement : Surréalisme
Notions : incursions d'auteur, métaphore filée, péjoratif, invective, ironie, pastiche, modalisateurs

Entrées des programmes

  • 2nde - La littérature d’idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle

Les figures de style et procédés d'écriture

  • métaphore
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  • apostrophe
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  • métaphore filée
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  • invective
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  • anacoluthe
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Approfondir les notions littéraires présentes dans ce texte

Le registre ironique

Un texte est ironique lorsque l’auteur dit le contraire de ce qu’il veut faire entendre au lecteur. Lisez notre article sur l'ironie.

Le registre polémique

On peut considérer qu’un texte relève du registre polémique lorsqu’il comporte des passages visant à rabaisser une personne ou un groupe, considérés comme l’adversaire. Lisez notre article sur le registre polémique.